Ce premier juin 2009...

Publié le par Olivia Beltrani

Ce premier juin 2009...

La veille j'ai fait un drôle de rêve: je suis à Rio, je veux y louer un studio, je regarde par la fenêtre et là je vois la plage de Copacabana, et surtout j'aperçois le Corcovado, beau et imposant, et au dessus un avion qui passe. Je me réveille ce matin là pour partir en vol, ma toute dernière rotation sur moyen courrier, avant d'entrer dans la "cour des grands": je passe sur long courrier, premier vol prévu: Rio de Janeiro.

Ce rêve n'est certainement qu'un avant goût de tout ce que j'imagine depuis des mois: des destinations lointaines magiques! Prémonition? Je ne le saurais jamais.

Je pars sur mon dernier vol moyen le coeur un peu serré, je suis émue de dire"au revoir" à mon A320 chéri, à une habitude de vie certes, mais j'ai tellement hâte de changer aussi de rythme de travail malgré le stress de l'inconnu qui m'attends! Direction Vienne, puis retour Paris puis enfin Londres et fini!

Seulement sur le trajet pour Vienne grosses turbulences et là bam! Otite barotraumatique en vol, me voilà la tête dans les choux avec une douleur atroce à l'oreille.... le Commandant ne veut pas que je reparte, je le supplie, je veux rentrer à Paris. Super comme dernier vol.... je débarque à Roissy direction le centre médical de l'aéroport. Nous sommes le 1er juin 2009.... je trouve l'aérogare étrangement silencieuse, mais je suis tellement dans les vapes que je mets ça sur le compte de cette surdité forcée.

J'arrive au poste médical, le médecin m'accueille dans ce calme étrange, trop étrange finalement. Il m'ausculte, déclare mon AT, me mets en arrêt d'office 15j, pour le Rio c'est loupé ça commence bien..... et là, il me demande très gentiment comment ça va, moi je lui réponds "bah comme il y a 5mn toujours autant la tête dans le chou!!". Il comprends que j'ai loupé l'info et me dis "vous devriez passer à la Cité avant de rentrer, il s'est passé quelque chose de grave Mlle". Là mon coeur s'arrête de battre: j'ai compris. Pas besoin d'explications, de mots, je le sens et je le sais. Je pars presque en courant, le trajet me semble si long... je sais que ma cousine doit partir en vol en Afrique, j'essaie de la contacter, rien.

Arrivée à Air France, un silence lourd, pesant: toutes les télés diffusent les mêmes images, le temps s'est arrêté, les gens aussi. Et là j'apprends. Un avion est porté disparu, entre Rio et Paris. J'entends mal, comme de loin avec cette fichue otite, mais j'ai pas besoin de plus. Je me surprends à supplier ma cousine de ne pas partir en vol parce que j'ai peur. C'est con, c'est irrationnel mais ça me prends aux tripes. Elle partira les larmes aux yeux, incrédule.

Quelques heures après j'arrive à rentrer chez moi, et là je reste des heures devant la télé, abasourdie. Je pleure, je ne comprends pas, vraiment pas. C'est juste pas possible, pas réel. Plus les informations se confirment et plus des images se forment nettement dans ma tête: je vois les passagers, je vois le cockpit et surtout, surtout, je vois mes collègues. Je les imagines dans leurs procédures, je vois leurs gestes, leurs têtes, je les imagines assis à leur siège de structure harnachés. Tout est clair, tout est limpide et ça me donne presque la nausée. On m'a demandé à maintes reprise si je connaissais l'équipage. Non. Est-ce important? Les miens étaient à bord, point. Triste hasard, un des navigants portait le même nom de famille que ma grand mère paternelle...

J'ai passé les journées suivantes chez moi, en arrêt, scotchée devant mon écran. Peu on compris ma réaction, jugée "éxagérée". Aujourd'hui je sais que ce n'étais pas compréhensible pour ceux qui ne sont pas du métier.... mais à l'époque pas facile de se sentir jugée alors que ce sentiment de profonde tristesse vous envahit tout entier: je suis en deuil.

Alors le dimanche matin je m'habille et je pars, je m'en vais comme un automate direction Air France; j'avais besoin d'y être. Je retrouve ma cousine, nous pleurons dans les bras l'une de l'autre, inutile de se parler, on vit la même chose. La cité est triste, lourde, grise, inanimée. Morte. On dépose des fleurs, on signe les registres et on reste là parce que nous en avons besoin. Sans rien de plus.

Je décide aussi de mettre mon uniforme et d'aller à Notre Dame de Paris. Oui je suis en arrêt et alors? Que la sécu vienne me contrôler, sincèrement je m'en fiche! Je retrouve un collègue d'une autre compagnie, ami connu lors du CSS et ensemble on retrouve les nôtres. On est là parce qu'on doit être là, et aussi parce qu'on en a besoin. Cette bougie qu'on me demandera d'aller poser devant l'autel, je l'ai portée pour tous les navigants, pour les miens.

Les jours passent.... mon premier vol long courrier arrive enfin! Ce ne sera donc pas Rio, mais Sao Paulo. La boule au ventre ne me quitte pas, pour plein de raisons différentes. Cela fait 15j exactement que le crash a eu lieu. Au briefing l'ambiance est encore très particulière: les larmes ne se cachent pas, mais on est là pour faire notre travail, l'émotion est présente mais chaque navigant sait qu'arrivé aux portes de l'avion tout cela doit disparaître. Mais comment faire dans ce cas? Quel étrange vol que celui ci.... je ne l'oublierais jamais, c'est impossible. Là où l'excitation devait reigner, l'appréhension était présente. La crainte de ne pas assurer s'est volatilisée, la tête trop occupée à ne parler que de "ça", à se dire que ça y est nous survolons la zone exacte du crash... Ma première escale long courrier.... apéro entre collègues ok, caïpi ok mais ambiance... je vous laisse imaginer. Et pourtant je suis bien là, avec mes collègues, je suis comprise, mes craintes sont entendues, ma tristesse écoutée.

Le temps passe encore... un triste été pour moi: 3 semaines après le crash, ma grand mère maternelle décède. Une épreuve, dire au revoir à la femme que vous admirez le plus, que vous chérissez de tout votre coeur, et pourtant à 92 ans et avec Alzheimer, je sais qu'elle a eu une vie plus que remplie alors on pleure sa disparition mais nous rions aussi beaucoup et nous nous souvenons de cette femme extraordinaire qui vient de nous quitter en cet été 2009.

Et 3 semaines plus tard, rebelotte: je lâche, mon corps me lâche. Me voilà au début de ma lente descente aux enfers, mais je ne le sais pas encore. On me dit au début que c'est certainement un choc émotionnel qui vient de déclencher le "burn out", le cri du corps qui me dit "stop, t'en fais trop", mon accident du travail qui se réveille, drôle de coïncidence? Alors je pense à ma grand mère, mais pas au reste. Je me dis que ça me renvoie au décès de mon père, ok pourquoi pas.

C'est là que certains médecins ou spécialistes avancent timidement un "et comment avez vous vécu le crash du Rio-Paris?". J'avoue que je ne comprends pas le rapport, donc je me braque. Je ne vois dans cette phrase qu'une manière voyeuriste de parler à quelqu'un de la profession et ça m'agace.

Quelques mois plus tard les rêves commencent: je suis toujours dans un avion, en plein service, quand je me rends compte que l'avion est en train de tomber. Comme un avion en papier. C'est toujours dans des endroits peuplés, dans des villes.... dans ce rêve je peux ressentir la peur qui vient de mes tripes et je pense toujours aux gens que je vais laisser. J'ai choisi ce métier mais si je meurs, c'est eux qui en seront les victimes. Parfois je survis à ce crash, parfois je me réveille en sueur. Ce rêve je l'ai fait régulièrement jusqu'à il y a encore un an peut être. J'en ai parlé qu'à un psy avant, et encore il m'a fallu du temps.

J'ai compris il y a peu que oui, cet accident a eu un impact sur moi bien plus profond que je ne l'aurais imaginé. Je l'ai aussi accepté. Je n'ai jamais eu peur de prendre un avion et jamais je ne l'aurais. L'avion, c'est un peu ma maison. Mais je n'ai plus honte d'avouer que ce jour là j'ai perdu les miens, que je resterais à jamais navigante parce qu'on le devient, on le reste à vie, que notre vie change ou pas. C'est une grande famille, une corporation, appellez ça comme vous voulez.

Ce soir j'écris ici un peu comme une thérapie plutôt que pour vous faire sourire, je m'en excuse. Mais les mots doivent sortir, parce que ce soir je pleure encore les miens. Je pense à ces 150 personnes, je les imagines encore, je revois ces visages, j'essaie de comprendre ce qui ne l'est pas.

On nous apprends des procédures, on nous apprends à faire face à des atterrissages ou amerrissages d'urgence, à évacuer un avion, à éteindre des feux, à réquisitionner des passagers. Ces procédures sont encrées en moi comme de l'encre indélébile. Je reconnais chaque son, chaque alarme. Alors je pense à tous ces gens, à ce qu'ils ont du voir ou entendre. Je me demande s'ils ont pris une position de sécurité? Je réfléchis... et je revois encore et toujours ce gouvernail aux couleurs de mon pays flotter en plein milieu de l'océan.

Que votre repos soit éternels mes amis, je pense à vous, et à ceux que vous aimiez et qui vous aimaient. RIP.

Ce premier juin 2009...

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